Le Search de l’espace

Mots: Par Vaughan Blakey

« C’est là que siège notre âme, l’endroit ou les mondes extérieurs et intérieurs se rejoignent. » -Joseph Campbell

Mick Fanning est hors de lui. Ils ont mis quatre jours à arriver avant de se réveiller au pieds de vagues parfaites de 6 à 8 pieds en forme de A et déroulant juste en face de la fenêtre du trois fois Champion du Monde trépignant d’impatience. Il enfile sa combi, saute par-dessus les rochers, rattrape le courant jusqu’à la zone d’impact où se profile la première véritable série de la journée. La collision est inévitable. Les lignes océaniques, puissantes et régulières, se suivent en direction du crâne blond de l’enfant préféré de Kirra. Pendant qu’on observe Mick se faire plaisir, Mason Ho arrête de waxer sa 6’4’’, retourne vers son sac de planches et sort sa 6’8’’ pintail en forme de couteau. « C’est bien plus gros que ça en a l’air hein ? » dit-il avec un petit sourire en coin. « Bro… Le Search est encore au rendez-vous… »

Où sommes-nous exactement? Ha ! Comme si on allait le dire. Après tout c’est le Search. Ce n’est pas fait pour révéler des secrets mais pour vous inspirer, toi et tes potes, vous inciter à aller scorer vos propres petits bouts de perfection. En regardant autour on pourrait être dans un millions d’endroits différents. Des plateaux géants et rocheux encadrés par l’horizon et la couleur familière rose et bleue du lever du soleil. Ca pourrait être l’Australie de l’ouest. Ou le Chili. Ca pourrait être la lune. (Si la lune avait un ciel bleu des supers vagues avec une petite brise tiède caressant les rochers). C’est bien le désert et comme, dans tout désert, ça ne prend pas longtemps avant de se sentir envahi par un fort sentiment d’isolation.

L’espace infini du ciel au-dessus de nous associé au néant du paysage environnant n’affectent pas notre regard sur l’océan, du moins pas pendant la journée. La côte découpée que nous appellerons « la maison » pendant notre séjour, s’illumine par ses longs tubes de plus de 2 mètres qui déroulent aussi loin que notre regard puisse se porter. Avec un vent prévu off-shore toute la semaine, personne à l’horizon et aucune âme qui vive, nous sommes coupés du monde extérieur et tout cela semble sortir droit de notre imagination, mais si la réalité existe malgré le vide, alors nous y sommes.

Mick joue au chat et à la souris avec les lignes en mouvance avant de finalement attraper LA bombe. Démarrant derrière le pic, il poignarde le bottom de la vague, sort le frein à main et se tient détendu droit dans le tube alors que tout s’enroule autour de lui. On en a la chair de poule rien qu’en le regardant même si le vent frais omniprésent pourrait glacer les tétons d’un pingouin. C’est bien le genre de Mick, le genre de surf et d’approche qui nous manque vraiment beaucoup depuis qu’il a raccroché son jersey du World Tour à Bells. Alors qu’en sortant du tube il enchaine un virage puissant, on se souvient que le style, la précision et la puissance d’un vrai maître de l’art est quelque chose de merveilleux à contempler en live.

Mason le rejoint au line up et Mick se réjouit de la compagnie. Il y a des phoques qui sautent dans tous les sens et bien qu’il n’y ai pas d’ours polaire ou d’orques dans ce coin, il y a un autre genre de prédateur qui aime bien la viande de phoque ou de surfeur né à Penrith… Après un échange de vagues rapide avec Mick et visiblement à l’aise avec sa planche un peu longue, Mason score la bombe absolue. En chute libre sur la face de la vague il attrape le rail de sa planche et se jette dans l’immense mâchoire avant de se faire recracher dans la passe. Tel un pauvre villageois sortant de la bouche d’un dragon en feu, une créature que Mason aimerait être un jour pour pouvoir checker le surf en survolant les montagnes tout en crachant du feu. C’est un truc que l’on a fini par comprendre avec Mason, comme pour son surf, il déborde d’imagination et aime ajouter une touche de magie à tout ce qu’il fait y compris les tubes.

Les deux compères ont partagé des tubes toute la journée. Ils n’ont pas quitté leurs combis du matin au soir. A la tombée de la nuit, alors que le feu de camp commence à crépiter, ils sont proches de l’épuisement total. Les éléments et la journée de surf ont eu raison d’eux alors qu’ils tombent comme morts sous des tentes brassées par un vent off-shore glacé digne d’un camp de base sur l’Everest.

C’est bien ça le sens du Search

« Mon arrière-grand-père était chinois. Il a échappé aux persécutions en Chine en s’envolant vers Hawaï. C’était un très bon pêcheur et je suppose que ma grand-mère était à fond sur la chose parce qu’elle a eu 14 enfants et l’un d’entre eux était mon grand-père ; mais je ne devrais peut-être pas parler de ça si jamais les esprits nous écoutent. » Mason Ho est assis au coin du feu nous expliquant les origines de son célèbre nom, celui de plusieurs légendes dans le monde du surf. Son père Mike est l’un des rares surfeurs à avoir gagné chacune des épreuves de la Triple Crown, à Haleïwa, Sunset et Pipeline. Son oncle, Derek, est bien sûr le premier Champion du Monde à un Pipe master. La famille Ho est répartie dans le monde avec une bonne humeur légendaire. Mase est certainement le plus joyeux d’entre eux mise à part quand il vous raconte l’histoire de l’unique fois où il a vu son père pleurer. « Je l’ai déjà vu les larmes aux yeux lors de funérailles ou ce genre de chose. Mais quand on lui a volé sa planche en France cette année-là, je jure qu’il avait littéralement de grosses larmes qui dégoulinaient de ses joues. » La deuxième chose que les Ho aiment le plus après la famille, ce sont leurs planches…

.

C’est notre quatrième soirée dans le désert et le feu a accompagné toutes sortes de conversations depuis le premier jour. Avec le vent plus calme et des journées de surf intenses, la vie dans le désert bat son plein. Les langoustes sont capturées à moins de trente pieds de notre camp et sont dévorées ainsi que des sacs entiers de cacahuètes. Nous n’avons pas rincé le sel de notre peau depuis le début du voyage et nos cils carbonisés par le sel commencent à sentir le brûlé. Les journées sont consacrées au surf mais les soirées à se raconter toutes sortes d’histoires.

Dans ce contexte, la relation de Mick et Mason a évolué en « frère du Search ». Mick, le plus jeune de cinq prend naturellement le rôle de grand frère. Mason qui lui-même n’a jamais eu de frères (malgré ses 10 000 oncles et tantes) regarde Mick avec des yeux admiratifs. Les deux se chipotent avec affection et bienveillance même quand Mick engueule Mason qui ne veut pas mettre sa ceinture de sécurité en voiture. Mais au bout du compte ils ont les mêmes valeurs, un amour profond de leurs familles et un respect mutuel pour leur approche différente du surf. A chaque voyage, ils apprennent l’un de l’autre et sont de bonnes compagnie.

C’est quand Mick parle de Titres mondiaux et QS, la vie sur le circuit et ses victoires, que Mason ouvre bien grand les oreilles. Le jeune hawaïen est passionné de compétition et se gargarise de toute anecdote y faisant référence. Au moment où l’on demande à Mick quel est ce qu’il y a de mieux quand on gagne un titre de Champion du Monde, Mason se penche tellement pour ne pas en louper un mot qu’il tombe presque dans le feu. « Dans la douche quand tu rentres enfin chez toi après la série décisive où s’est joué le titre. » Explique Mick Fanning. « Une fois que tu as géré l’adrénaline du moment et toute l’énergie que tu reçois sur la plage, les félicitations des uns et des autres, tu rentres enfin chez toi et file sous la douche. C’est le premier moment où tu es réellement seul et c’est là que tout le travail, les efforts et les sacrifices fait pour en arriver à cette réussite te saute au visage. .. Et c’est putain WHOUAOU ! »

Mason se renverse en arrière en secouant la tête et en avançant son poing que Mick frappe avec le sien. « A ce moment précis tu te sens aussi bien que possible », continue Mick. « Quand Joel a gagné le titre il m’a demandé après une ou deux semaines : « c’est tout ? ». Et je lui ai répondu : « oui c’est tout mon pote ! ». Mick se marre et Mason relance son poing contre le sien avec un « Brah » fraternel. « je ferais n’importe quoi pour vivre ce moment. Vous les Champions du Monde vous êtes comme des dieux pour moi ! » Mick se marre. « Même pas, on est juste un autre cul à poil sous la douche au bout du compte, » dit Mick.

Il y a un moment de silence et tous les regards se tournent vers les étoiles. Sans aucune pollution la voie lactée est splendide. Ce moment s’achève dans le calme et le contentement alors que nous nous interrogeons calmement sur notre place dans l’univers. Mason soudain casse le silence pour nous raconter qu’il a été conçu durant un incroyable swell à pipeline. « Il y a des chances que ce matin là avant la nuit où ma mère est tombée enceinte, j’étais en train de prendre des tubes avec mon padre. Ho ! Debout dans le tube brah ! » Tout le monde éclate de rire et cette fois c’est Mick qui tend le poing en signe d’appréciation. Mason le cogne avec empressement.

Il arrive un moment après avoir passé de longues heures dans l’eau glacée, où les pouces ne fonctionnent plus. Les veines se contractent et même en soufflant dessus de l’air chaud les batards ne veulent plus réagir. Les pouces représentent ce qui nous différencie des primates et autres animaux, alors quand ils cessent de fonctionner après des jours dans un environnement sauvage on régresse dans une sorte d’homme primaire. Le simple fait de retirer ses chaussons est accompagné de grognements sauvages et effrayants, couper du bois est encore pire. Avec Mick et Mason souffrant chacun de ces effets secondaires dûs à une trop longue exposition au froid glacial, le campement commence à prendre des airs de campement de l’homme cueillette et il ne serait pas surprenant de voir surgir un menhir du feu avec un air de Kubrik de 2001 l’Odyssey de l’Espace planant dans l’air. Les choses commencent à virer sérieusement à la science-fiction, mais même si on commence à se sentir proche du singe ou autre ce n’est pas grave parce que le surf ne s’est jamais arrêté pendant tout ce temps.

Au risque de répéter une évidence et paraitre ridicule, c’est totalement évident de voir comment « searcher » les meilleures vagues, les trouver, les surfer nous rend heureux. Une fois le camp plié, nous nous sommes sentis envahit par un sentiment de mélancolie du fait de repartir vers le vrai monde et en même temps submergé par l’expérience que nous venions de partager. Malgré les muscles douloureux, les lèvres gercées, les yeux brulés et les pouces en vrac, nous ne pouvions mieux nous sentir. « Ça c’est la vraie vie ! » était devenu le leitmotiv de ce trip alors que les leçons apprises de cette expérience dépassaient largement le line-up. Et d’où la question : pourquoi ne pas vivre comme ça plus souvent ? Les feux de camp, les étoiles, les vagues, les énormes tubes, remplissent ce genre de vie d’une grande simplicité. Partager ça avec des amis ne fait que renforcer ce sentiment. L’immensité du désert accueille les âmes de chacun à bras ouvert. Des discussions profondes ont lieu et des sujets de réflexion explorés. La frontière entre l’infiniment grand et l’infiniment petit en ouvrant les limites à nos pensées intimes offre un espace sans frontière à l’introspection. C’est ce que le surf a apporté à Mick Fanning et Mason Ho sur ce voyage et il y aura d’autres occasions à l’avenir. C’est un endroit simple, un lieu mystérieux ou la limite entre les vagues et le cosmos est si fine que l’on peut s’y perdre. Et toi ? Quand feras-tu ton Search cosmique?